Sleep Science · Fondements
Épuisé ou somnolent ?
« Je suis crevé. » On le dit avant un long trajet, et cela ne dit presque rien. Sur une autoroute française, après une nuit courte, ceux qui avaient le plus sommeil sont sortis de leur voie plus souvent. Ceux qui se sentaient le plus épuisés, non. Deux états qu'on confond, et un seul annonce l'erreur.
En ligneDeux états, un seul mot
On dit « je suis crevé » quand on a sommeil, et aussi quand on est à bout. Un seul mot pour deux choses. Ce sont pourtant deux états différents.
Être épuisé, c'est le poids qui reste après l'effort : on veut s'arrêter, s'asseoir. Avoir sommeil, c'est le sommeil qui arrive : les yeux lourds, la tête qui tombe, des instants qui échappent. Le premier dit qu'on a travaillé. Le second dit qu'on va dormir.
En 2005, à Bordeaux, vingt-deux jeunes hommes ont roulé mille kilomètres d'autoroute, une fois après une nuit normale et une fois après une nuit courte. Avant chaque étape, ils donnaient deux notes : leur somnolence et leur épuisement. Philip et al. 2005
Après la nuit courte, plus la note de somnolence était haute, plus ils sortaient de leur voie à l'étape suivante. La note d'épuisement n'était pas liée à plus de sorties de voie, ni après la nuit courte ni après la nuit normale. Philip et al. 2005
Figure 1
Quelle note annonce l'erreur
La somnolence que tu ressens dit vrai
C'est la bonne nouvelle. Dans un simulateur de conduite à Loughborough, des conducteurs qui avaient peu dormi ont roulé deux heures sur une route monotone. Aucun ne s'est endormi sans passer d'abord par une longue phase de somnolence croissante. Et ceux qui se sont endormis l'avaient sentie venir. Reyner & Horne 1998
Une revue de nombreuses études fait le même constat. Quand les gens disent à quel point ils ont sommeil sur l'échelle de Karolinska, de un à neuf, ils sont aussi fiables que les mesures faites avec des instruments. Au-dessus de six, la conduite se dégrade. Åkerstedt et al. 2014
Ce n'est pas vrai qu'à vingt ans. En 2023, à la Monash University en Australie, des conducteurs de 50 à 65 ans ont roulé deux heures sur une piste fermée après une nuit blanche. Eux aussi sentaient venir la somnolence, et leur note sur l'échelle de Karolinska annonçait leurs difficultés de conduite. Mais, par rapport aux plus jeunes, les questionnaires prédisaient moins bien les difficultés. Cai et al. 2023
L'erreur est dans la lecture
Si le signal est fiable, pourquoi continue-t-on à rouler ? Dans l'étude de Loughborough, les écarts graves arrivaient quand les conducteurs luttaient déjà contre le sommeil. Et certains ne comprenaient pas qu'avec une somnolence aussi forte, ils risquaient fort de s'endormir. Reyner & Horne 1998
Ils la sentaient, et se trompaient sur son sens. Ils traitaient la somnolence comme une gêne à surmonter. C'est le sommeil qui s'annonce.
Quand le signal baisse
Il y a deux cas où la sensation ne suffit plus. Les deux sont fréquents.
Après plusieurs nuits courtes. En laboratoire, à l'Université de Pennsylvanie, des adultes qui ont dormi six heures ou moins pendant deux semaines ont accumulé des déficits allant jusqu'à l'équivalent de deux nuits entières sans sommeil. Leur somnolence déclarée a monté les premiers jours, puis presque plus. Selon les auteurs, ils ne remarquaient pas les déficits qui grandissaient. Van Dongen et al. 2003
Quand le contexte la couvre. Parler, bouger et la lumière du jour font baisser d'un ou deux points sur neuf la somnolence déclarée. La monotonie la fait monter d'autant. Celle que tu ne sentais pas en discutant sur l'aire d'autoroute peut revenir quand la route devient droite et calme. Åkerstedt et al. 2014
Figure 2
L'échelle et le contexte
- ← parler, bouger, lumière : 1-2 points de moins
- route monotone : 1-2 points de plus →
- au-dessus de 6 : conduite dégradée
Dans ces cas-là, regarde comment tu fais les choses
Après plusieurs nuits courtes, ou juste après un moment qui t'a tenu en alerte, la réponse à « est-ce que j'ai sommeil ? » peut être trop faible. Il faut alors un second contrôle, sur les gestes plutôt que sur les sensations.
Fais une chose simple que tu connais par cœur, et regarde comment tu la fais. De la hâte là où tu es d'habitude calme, des lignes relues, le fil qui se perd, de petites erreurs que tu ne fais pas d'habitude.
Ce n'est pas un test, et cela ne peut pas te dire que tu es en état de conduire. Mais un écart par rapport à ton habitude est un indice, et il va dans le même sens que la question. Dans le doute, arrête-toi.
La question
Avant de conduire, une seule question : est-ce que j'ai sommeil ?
Si la réponse est oui, crois-la. Après plusieurs nuits courtes, ou si tu viens d'être très actif, un non vaut moins.
Pourquoi une vitre ouverte ne change pas la réponse : La vitre ouverte ne réveille pas →
Ce que nous savons, et ce que nous ne savons pas encore
Nous savons
- La note de somnolence prédit les sorties de voie, celle d'épuisement non. Sur une vraie autoroute, après une nuit courte.
- On ne s'endort au volant qu'après une phase de somnolence croissante, et on la sent.
- La somnolence déclarée est aussi fiable que les mesures avec des instruments, mais le contexte la déplace d'un ou deux points.
- Entre 50 et 65 ans aussi, on sent venir la somnolence, mais les questionnaires la repèrent moins bien.
- Après plusieurs nuits courtes, la sensation se fige alors que les déficits continuent de croître.
Nous ne savons pas encore
- Dans quelle mesure cela vaut pour tout le monde. Les études portent surtout sur de jeunes adultes, celle sur autoroute uniquement sur de jeunes hommes, et pour les 50-65 ans il n'y a qu'une étude, sur piste. Les femmes, les conducteurs professionnels, les plus de 65 ans et les personnes souffrant de troubles du sommeil sont moins étudiés.
- Pourquoi les personnes réagissent si différemment à la même nuit courte. Les auteurs de l'étude sur autoroute le signalent.
- Si apprendre la différence entre épuisé et somnolent change ce qu'on fait au volant. Personne ne l'a encore vérifié sur la route.
- Reste une limite : la question vaut pour toi, sur toi, maintenant. Personne d'autre ne peut la vérifier. C'est pourquoi il faut des mesures objectives de la somnolence, comme le biomarqueur salivaire étudié par l'Institut de médecine légale de l'Université de Zurich.
Sources
Sur les mots
Drive Awake dit toujours « somnolence », jamais « fatigue ». Ici, les mots de tous les jours comme « crevé » n'apparaissent que tels qu'on les dit, entre guillemets, parce que ce sont eux qui confondent les deux états. L'étude de Bordeaux appelle « fatigue » l'état que cette page appelle épuisement.
- Philip P, Sagaspe P, Moore N, Taillard J, Charles A, Guilleminault C, Bioulac B. Fatigue, sleep restriction and driving performance. Accident Analysis & Prevention 2005;37(3):473-478. DOI 10.1016/j.aap.2004.07.007 · route réelle
- Reyner LA, Horne JA. Falling asleep whilst driving: are drivers aware of prior sleepiness? International Journal of Legal Medicine 1998;111(3):120-123. DOI 10.1007/s004140050131 · simulateur
- Åkerstedt T, Anund A, Axelsson J, Kecklund G. Subjective sleepiness is a sensitive indicator of insufficient sleep and impaired waking function. Journal of Sleep Research 2014;23(3):240-252. DOI 10.1111/jsr.12158 · revue
- Van Dongen HPA, Maislin G, Mullington JM, Dinges DF. The cumulative cost of additional wakefulness: dose-response effects on neurobehavioral functions and sleep physiology from chronic sleep restriction and total sleep deprivation. Sleep 2003;26(2):117-126. DOI 10.1093/sleep/26.2.117 · laboratoire
- Cai AWT, Manousakis JE, Singh B, Francis-Pester E, Kuo J, Jeppe KJ, Rajaratnam SMW, Lenné MG, Howard ME, Anderson C. Subjective awareness of sleepiness while driving in younger and older adults. Journal of Sleep Research 2024;33(1):e13933, online 2023. DOI 10.1111/jsr.13933 · piste fermée
Rester éveillé, au volant et dans la vie.